"L'Off-Beat Experience" chinoise ou comment sortir du sentier battu ?
Arrive a Lhassa le 9 novembre sur la Friendship Highway, nous en repartons le 14 de la gare. Incroyable train slalomant les vallees entre 4 et 5000 metres d'altitude, prevu initialement pour 2007/8 et ouvert au public debut juillet 2006 ! Nous sommes donc parmi les premiers utilisateurs de cette ligne haute perchee, concentree de defis technologiques, et reliant Lhassa a Goldmund. Pour desenclaver et developper le Tibet ou le rapprocher de la ligne du Parti et de Pekin? En tout cas, c'est un wagon rempli de familles tibetaines, du bebe accroche au sein de sa mere jusqu'a la grand-mere, crachant ses poumons dans une vieille bouteille en plastique.
Le Chinois qui s'occupe de notre wagon ne perd jamais son flegme, et apres son speech de bienvenu, il passe regulierement passer le balai sous nos sieges, et tente de faire respecter l'ordre comme il peut. Les fumeurs inveteres se cachent entre deux visites. Nous vivons une experience etonnante, et la vie s'organise bien vite. Les enfants nous apprennent quelques mots de tibetain, les seances photos font rire tout le monde, les regards sont persistants et bienveillants. L'homme de la famille pres de nous sort son long poignard de son fourreau brillant pour decouper des petits morceaux de yack cuit, et chacun se sert. On nous propose meme une lourde poignee de viande que nous goutons du bout des levres. Excellent ! Et nos nouilles desydratees ne valent tout d'un coup plus un kopeck (ou un yuan plutot). Longue nuit, sur ces sieges non inclinables (les fameux "hard seats"), a nous tordre le coup et durcir le cuir des fesses. Les tibetains campent litteralement dans le wagon, et les long manteaux fourres servent de couverture. Ils aident aussi les femmes a se soulager tout en restant pudiques (mais cela, sur la terre ferme !).
Notre periple se poursuit a Xining ou nous quittons ces gens adorables et deconcertants. Voila, nous avons virtuellement passer la frontiere tibetaine pour rentrer dans la region du Qinghai, au nord de la Chine. En fait, le Tibet est plus large que la frontiere dessinee par la Chine. Cela fait 10 jours que nous discutons avec d'autres voyageurs, pour savoir par ou poursuivre la route. Certains repartent de Xining en velo, malgre le froid, et nous prenons rendez-vous au Laos pour Noel avec Brice et Elise. Ah, le plaisir de ces rencontres. Les indications du Lonely Planet nous font hesiter mais nous sommes motives. Notre visa court jusqu'au 25; nous nous rendons au poste du PSB local (Public Security Bureau) pour nous rassurer. Oui, nous pourrons etendre notre visa dans les prochaines villes, mais on peut nous le faire ici si nous voulons. Cela corrobore les dires de nos guides tibetains, et des agences chinoises a Lhassa.
Partons donc ! Une "off-beat experience" comme dit le Lonely, 1000 kilometres de routes diverses pour rejoindre un autre Tibet, vers le Sichuan, region du centre ayant pour capitale Chengdu. Une grande aventure commence pour nous, perdu dans ce monde isole, devenu tres froid, et ces ideogrammes chinois. A nouveau, le dictionnaire Mandarin-Anglais nous sauve un nombre incalculable de fois.
Yushu, Serxu, Manigango, Ganzi, les villes tibetaines que nous croisons nous revelent bien des surprises et des rencontres. Nous n'aurons pas croise de "Blancs" pendant plus de 10 jours. Nous voyageons en bus, de toute taille, conduit par des chauffeurs tirant sur leurs cigarettes et enfilant leurs gants blancs, que nous prenons dans des gares routieres classiques ou dans la rue, a 7h00 du matin alors qu'il fait -5 et grand noir. Souvent, nous dormons dans des reperes de routiers, grande chambre glaciale et sans chauffage, austere et lezardee. Ici le froid se combat en sirotant des eaux chaudes melangees a des herbes, en se rapprochant du poele chauffe a la bouse de yack sechee, et surtout en reclamant le soir, avant de se coucher a 20h00, transis, un thermos de 5 litres d'eau bouillante, pour se laver un peu.
Les tibetains nous devisagent a chaque fois un peu plus. Coiffes de fourrure, manteaux a tres longues manches dans lesquelles abriter ses mains, pierres autour du cou, dans les cheveux, sur le visage, mala a la main pour egrenner les prieres boudhistes, le tableau a de quoi surprendre. Fin d'apres-midi, assis dans une cour d'ecole vide, sous le drapeau chinois flottant au vent, en train de se faire un the chaud de notre petit thermos achete en urgence, des adolescentes emballees se prenent d'adoration pour Marie et nous embarquent dans une soiree magique.
Jeux de jeunes, a avouer qui fricotte avec qui, a decrire les metiers qu'ils excerceront, a (ne pas) oser parler en anglais. Et puis a la lueur d'une vraie gentillesse tibetaine, on nous embarque chez les parents pour la visite de notre premiere maison tibetaine, larges poutres horizontales en bois, colorees de rouge et de jaune. Nous passons la tete a travers la lourde couverture qui fait office de porte d'entree, pour decouvrir un chaud Home sweet home, recentre autour d'une cuisiniere moderne au gaz. Conversations hesitantes mais vibrantes, droles toujours. Le bebe trebuche de ses premiers pas, engonce dans sa combinaison dechiree au niveau des fesses pour ne pas avoir a le changer trop souvent. On nous sert du boudin de yack, un delice que nous degustons seuls, avec nos baguettes. On prend des photos a envoyer par la poste bientot. On parle de naissance, la soeur devant accoucher bientot de jumeaux, ici, a la maison. La medecine traditionnelle chinoise, a base de plantes, a son lot d'afficiados par ici. Chacun notre tour, nous partons decouvrir les toilettes...dans le jardin tout simplement. Au moment de nous quitter, on nous offre des khatas, echarpes blanches symboliques et porte-chances; nous decidons d'en offrir une plus tard a l'un de ses Boudhas, gardien d'un temple milennaire.
Nous marchons souvent, avec plus ou moins d'energie, dans les collines herbeuses, jaunes, au vent, dans lesquelles paissent yacks et chevaux. Des centaines de yacks partout nous suivent chaque jour des yeux dans notre periple, masses toujours impressionnantes mais peureuses. Le cheval donne quelques idees a Marie et nous nous lancons dans une recherche un peu difficile...Nous tentons a plusieurs reprises "che ma ?" ou horse riding, mais les visages souriants ne nous donnent aucune piste concrete. Plus tard, pres d'un petit village, un cheval seul, attache. Puis un adolescent, et enfin, nous entamons un dialogue de sourds mais comprehensibles... ou presque. Finalement, on nous ballade deux heures sur deux beaux chevaux, tenus en longes par deux tibetains, qui ne nous lacheraient pour rien au monde.
Autour d'un monastere, sur une crete, chortens blancs et drapeaux a prieres (ici, souvent roses, et alignes comme dans un champ !), nous cotoyons un bien joli paysage, mais le vent et bientot la neige, ne nous aident pas a nous concentrer, surtout que nous n'avons pas a tenir les rennes. Marie se rebelle et arrive a guider seule son fidel animal, pas si rebel que ca. Plus tard, au moment de payer, amere deception de voir se dresser un mur d'incomprehension entre nous, et lorsque le tibetain se met en travers du chemin, nous cedons a moitie. Ce village nous semble bien moins agreable, dans ce froid glacial. Autour de notre soupe de pates, l'heure n'est pas a la fete mais nous gardons le sourire...lorsque le tibetain reveche rentre dans cette petite echope, majestueux, suivi d'un ami encore plus imposant que lui. Nous suivons des yeux, dans ce village, coupe de son unique rue, l'etrange manege de notre malfrat...Decision prise dans les 10 minutes qui suivent, nous partons en taxi collectif. Nous ne saurons jamais si c'est notre paranoia aigue qui a guide nos pas. Mais quel soulagement !
Tant a dire encore, bien sur, de ces dix jours surprenants a plus d'un titre. Cela va d'une fondue chinoise degustee dans une salle ou tous les tibetains regarde l'episode tragique d'une serie japonnaise sous-titree, au controleur qui arrete le bus pour nous impressionner au milieu de nul part afin de nous faire payer le tarif touriste, en passant par un moine anglophone qui soudain nous parle de son monastere pas loin d'ici, ou par une visite d'un temple boudhiste, seuls, guides par de jeunes lamas bienveillants et intrigues. Ce moment de solitude, en train de manger nos bananes face a l'absolu silence de ces montagnes dessinees au crayon dans un ciel bleu, sec et froid. Ces 26 heures de bus, et quatres petites pauses, a nous faire vomir, a travers les cols et les routes defoncees. Ce policier qui, contre toute attente, nous emporte gentillement dans son vehicule, vers un hotel "Authorised for foreigners". Ces couvertures chauffantes qui nous offrent sur la fin du parcours l'heureuse felicite d'une nuit reconfortante. Ces tireurs de cigarettes, ces cracheurs, ces chiens errants, ces jeux de Majong, ces poissons asphyxies dans leurs aquariums que l'on recupere avec son epuisette pour le jeter par terre...
Et tout ca, pour nous entendre dire par une fonctionnaire pointilleuse, qu'aucun visa individuel ne peut nous etre delivre alors que nous lui presentons notre visa de groupe venant de la frontiere nepalaise. Rien a faire ! Notre passage au consulat de Chengdu ne nous aide pas. Un gouffre sous nos pas s'ouvre, nous touchons du doigt ce monstre administratif vorace sans etat d'ame. Quel interet pour eux ? Les voyageurs du Tibet venant du Nepal sont les moins bien lotis. Et nous avons 24 heures pour deguerpir...HongKong ou Bangkok ? Seoul ou Tokyo apres tout !? Nous abregons donc notre periple chinois. Et Hongkong fait parti de la Chine apres tout ! Isabelle nous accueille tres gentillement ce samedi 25, et nous offre de rester dans un appartement en plein SoHo pour decouvrir ce large territoire, anciennement volcanique, montagneux, et resolument urbain et aussi contraste que possible.